En cette fin du XVIIe siècle, vers 1690 Liorac était un village peuplé et prospère : sa population était en expansion,
les artisans étaient nombreux et les paysans, laboureurs et journaliers cultivaient les terres assurant la nourriture de la population :
la vie à Liorac s'écoulait tranquillement au rythme du travail et des saisons.
La survie de la population dépendait de la réussite des récoltes locales et donc des conditions climatiques :
que surviennent la grêle, la gelée, des pluies trop abondantes, et les récoltes étaient compromises, il n'y avait plus de ressources pour payer les impôts,
plus de réserves pour nourrir la famille et les bêtes
La famine était là, très vite accompagnée par les épidémies.
C'est ce qui commença en 1691 !
► des conditions climatiques catastrophiques
Déjà en avril 1691, l'intendant signalait "la disette des bleds" dans plusieurs places de la généralité, dont le Périgord.
Note : Le terme "bled" (blé) recouvrait toutes les céréales bonnes à faire le pain, nourriture principale des populations à cette époque.
Il y avait les "blés d'hiver", seigle, froment ou méture, le mélange des deux, semés en automne.
Des pluies trop abondantes pouvaient retarder les semailles, et il n'y avait alors guère de temps avant les premières gelées.
Les "blés de printemps", orge, avoine, millet et blé d'Espagne (le maïs) étaient semés en mars-avril.
Mais avant de semer, il fallait préparer les terres, les labourer, avec boeufs et charrue ou simplement à la main pour les plus pauvres, donc beaucoup de travail qui prenait du temps.
Les mauvaises conditions climatiques ou le manque de bras pouvaient bouleverser ce calendrier et définitivement compromettre les récoltes.
Au moment de répartir les tailles entre les paroisses de l'élection de Périgueux, l'intendant alerte le contrôleur général,
car les récoltes ont été détruites par la grêle :
les 5 et 9 Octobre 1691, lettres de M. de Bezons, intendant à Bordeaux au contrôleur général (référence : de Boislisle, TI, n° 991)
Le pays a souffert de la grêle, de la mortalité des bestiaux et des débordements de la Dordogne. La récolte de vin est à peine suffisante pour la consommation ordinaire.
Celle des châtaignes est très abondante dans les paroisses où il n'a point grêlé; mais, comme ces châtaignes doivent servir à défaut de blés, les paysans les consommeront eux-mêmes
et n'en auront point pour engraisser leurs porcs, qui manqueront également de glands.
D'ailleurs, on a coupé un grand nombre de châtaigniers pour l'usage des fonderies de canons,
faute d'autres bois, et ce sera dans l'avenir une cause de disette, puisqu'il parait impossible de remédier à ce mal nécessaire. L'emploi des boeufs au transport des canons semble
être aussi une des causes de la mortalité qui a décimé ces animaux ...
► Les châtaignes manquent et les boeufs meurent : les forges à canons semblent responsables !
Les conséquences de ces aléas climatiques sont aggravées par les ambitions expansionnistes de Louis XIV, engagé depuis 1688 dans la guerre de la Ligue d'Augsbourg : il faut toujours plus de canons !
Les forges du Périgord en fabriquent, mais au détriment des forêts : les chênes et les châtaigners sont coupés en très grande quantité, pour fabriquer du charbon de bois et alimenter les hauts fourneaux.
Ainsi, la fabrication des canons détruisit les châtaigniers, ultime ressource en cas de mauvaise récolte,
et fut aussi reponsable de la perte de boeufs épuisés par le transport de pièces beaucoup trop lourdes.
La grande difficuté qu'il y a est pour les charrois, parce que les canons étant beaucoup plus gros qu'ils n'étaient ordinairement, il faut un grand nombre de paires de boeufs pour les conduire,
et l'on prétend qu'ils sont obligés de faire de grands efforts pour les mener et que cela a contribué à la mortalité des bestiaux.
(Mémoire de l'intendant 1698)

Remarque pertinente puisque l'intendant notait déjà le 21 août 1691 : "les parroisses où il y a eu de la mortalité de bétailh jusques à présant et qui continue toujours : Saint Georges de Monclard 30 boeufs morts,
Lamonzie 40, Liorac 20, Clermond de Beauregard 10" (G7 135 p. 320- AD33 1Mi25). Je tiens à remercier tout particulièrement Mr P. Rougier qui m'a très gentiment indiqué cette référence.
Comme le montre la carte ci-dessous, les quatre paroisses concernées, dans lesquelles au total 100 boeufs sont morts, étaient à proximité de
la forge de Montclard.
Cette forge produisait des canons, qui selon Peyronnet, étaient acheminés jusqu'à un port sur la Dordogne, le port de Migay (Creysse).
20 boeufs morts à Liorac ! En plus de la perte financière, l'impact sur la production agricole a dû être considérable.
Au cours de l'année 1690, 14 laboureurs étaient mentionnés sur les registres paroissiaux de Liorac. Il y avait ainsi Pierre LAVAL et Pierre BERNARDYE qui habitaient le bourg,
Léonard CHAVAGNAC et Léonard JAMMES étaient à la Poujade, Hélye LAVAL travaillait au Vieux Liorac et Jacques TRIDAT à la Ricardie, Jean BANES et Jean DALY labouraient à Carrieu,
Jean DESPLAT à la Pigne, Estienne ARNOUL aux Granges, Pierre MOURET à Rajat, Jean MAURY à Gential, et Jean et Pierre CHASSAIGNE à Filolie. Cette liste n'est bien sûr pas exhaustive puisque
seuls ceux qui étaient présents lors d'un acte de baptême, ou témoins à un mariage ou un décès sont référencés.
Néanmoins, on peut facilement imaginer la catastrophe que représentait la mort de 20 boeufs :
les laboureurs n'avaient plus que leurs bras pour préparer les champs avant les semences, ce qui n'a pas amélioré la situation pour l'année suivante,
d'autant que la pression fiscale s'accentuait, comme on peut le lire dans la suite de la lettre de l'intendant (octobre 1691).
► Des impôts très lourds
Outre
la taille qui constituait le revenu royal majeur, les habitants devaient payer pour
l'ustensile, c'est à dire l'entretien des troupes: les ecclésiastiques, gentilshommes, officiers et titulaires de charges de justice et de finance étaient exempts de l'ustensile.
Il y avait le petit ustensile qui contraignait les habitants à accueillir des soldtas dans leur demeure. Ils devaient leur fournir le lit, le feu et la chandelle.
Par contre le grand ustensile était un impôt direct en argent, vivres et fourrages destinés à entretenir les soldats.
C'est de cet impôt dont il s'agit ici.
Et l'intendant poursuit, réclamant un allégement des charges :
Il y a plusieurs paroisses où il n'y a pas présentement de quoy semer, et je viens d'écrire à Bordeaux, afin qu'on fasse porter des blés du costé de Fleix, pour que les paysans qui n'en ont pas puissent
en trouver à en acheter afin de faire la semence. Dans la plupart, ils n'auront, point de blé après la semence faite, ou dans la fin de novembre au plus tard. Ainsy, vous pouvez juger si ces paroisses
seront en estat de payer cette imposition de l'ustensile, qui fait le sixième de la taille, dans la fin de mars. (9 octobre 1691)
références : voir page précédente