Pour nombre de carriers, cette activité venait en complément des travaux agricoles et pour cette raison,
il est parfois difficile de retrouver les noms, puisque beaucoup apparaissent, dans les recensements par exemple, comme cultivateurs et non comme carriers,
même s'ils exerçaient cette profession une partie de l'année. Ainsi, on en retrouve dans les actes et les recensements de Liorac, mais la liste est forcément incomplète !
En 1836, 5 hommes de 25 à 45 ans, spécifiquement notés "carrier".
1-
Elie JAMMES 46 ans, était célibataire et vivait à la Gareille avec sa soeur et son beau frère, Pierre Lambert, alors tisserand.
Il mourut à 48 ans le 30 avril 1840
2-
Jean GOUZOU 35 ans, habitait la Martigne.
Il avait épousé en 1824 à St Mayme de Peyrerol, Marguerite Mazarin et à cette date, il était cultivateur, mais très vite à la naissance de ses enfants,
on le retrouve carrier. Il mourut en 1863 à Cause de Clérans, il avait 67 ans. Il était toujours carrier et deux de ses fils aussi.
3-
Léonard BOUSSENOT 32 ans. A son mariage avec Catherine Gouï en 1833, il était noté "extracteur de pavés". On ne le retrouve plus par la suite à Liorac.
4-
Jean BORDIER 26 ans est célibataire.
5-
Antoine VALLETON 27 ans est marié.
La demande de pavés reste importante, mais les "clients" deviennent aussi plus exigeants sur la qualité !
Ainsi en 1841, le Conseil général de Gironde fait remettre en état des routes pavées autour de Bordeaux :
les chaussées en pavés de grès que présente la route entre Cubzac et la limite du département... réclamaient de grandes améliorations... des pavés inégaux et raboteux,
le bombement excessif des chaussées et enfin la rapidité de certaines rampes étaient des obstacles réels. L'importante entreprise qui a pour but de remédier à cet état
de choses est en cours d'exécution.
Un premier crédit de 65000 F a trouvé un emploi utile durant la dernière campagne... on a approvisionné 150 000 pavés de grès...
Tous nos efforts ont eu pour but d'améliorer les pavés de grès dont on fait usage pour la restauration de cette partie de route.
Une grande sévérité a été introduite dans les réceptions; il en est résulté à Bergerac une réforme complète dans la taille des matériaux.
Les anciens pavés sont également retaillés sur place avant l'emploi.
En 1846, 6 carriers, deux déjà présents en 1836, et 4 nouveaux noms:
1- Jean GOUZOU, 45 ans habite toujours La Martigne avec Marguerite MAZARIN,
2- Antoine VALLETON, 40 ans et Gabrielle Boucharel.
3- Pierre DUMAS, 31 ans et Marthe Albane ont un enfant
4- Pierre ROUSSET, 36 ans et Elisabeth Lambert habitent le bourg,
5- Jean REVERSADE, 50 ans, vit à l'escole avec Marie LOZEILLE son épouse. Ils ont un fils de 24 ans qui est tailleur.
6- Charles PERROT, 36 ans et Marguerite VALETON. Il était métayer au moment de son mariage en 1835, mais dès 1840 il est devenu carrier.
En 1856, toujours 6 carriers mais l'enquête statistique de 1852 (mairie de Liorac) en indique 12 !
Antoine VALLETON a maintenant 52 ans et a quitté le métier, il est à présent coquetier.
Jean GOUZOU 55 ans et Marguerite Mazarin sont maintenant « propriétaires » à la martigne, mais leurs 3 fils sont carriers :
1- Pierre GOUZOU, 21 ans
2- Jean GOUZOU, 17 ans
3- Pierre GOUZOU, 10 ans. Il est surprenant de voir un petit garçon de 10 ans commencer ce métier ...
4- Pierre ROUSSET, 45 ans continue la profession et avec Elisabeth Lambert, ils ont maintenant 4 enfants.
5- Etienne MENSAC, 41 ans habite la Pigne avec Marie Chadourne.
6- Etienne GUILLEN, 46 ans est célibataire à la Martigne.
En 1866, on retrouve deux carriers âgés qui exerçaient déjà le métier en 1836 et 1846 et deux jeunes de 20 ans :
1- Jean REVERSADE, 70 ans et Marie Lozeille habitent toujours à l'escole,
2- Jean BORDIER, 50 ans et Jeanne Falan sont à La Gareille,
3- Guillaume BORDIER, 20 ans
4- Jean COMBAREL, 20 ans habite au Gros castang.
En 1876, il n'y a plus de carrier à Liorac. Que s'est-il passé ?
D'abord la guerre de 1870 a dû bouleverser les familles et puis la demande de pavés de grès a diminué comme on peut le lire
sur le rapport du Conseil général de Gironde de 1877 :
A Bordeaux, dans l'origine on employait exclusivement des pavés de grès, provenant des carrières de Bergerac; mais depuis quelques années
on les remplace par les pavés de granit de Cherbourg, plus durs et plus résistants et qui donnent des chaussées moins cahotantes pour les voitures légères
qui parcourent la ville.
En 1901, les activités ont repris et on trouve 8 carriers !
1-Elie GUICHARD, 28 ans habite le bourg avec Suzanne Fagette sa femme.
Il était noté cultivateur à son mariage en 1893 et aux naissances de ses enfants en 1894 et 1898. Son activité de carrier est sans doute récente.
2-Pierre DESPLAT, 39 ans et Marie Roubene
3-Pierre GAUVILLE, 36 ans et Marie Laville
4-Joseph BLEYZAC, 32 ans est marié à Marguerite Rambaud
5-Firmin BLEYZAC, 35 ans et Elina Chassagne habitent au Vieux Liorac
6-Pierre BOUSSENOT, est également au Vieux Liorac
7-Etienne MENSAC, 41 ans et Catherine Peyrichou sont à la Pigne
8-Pierre BORDIER, 37 ans et Marie Mazieux habitent aussi à la Pigne
la guerre de 14-18 : arrêt de l'exploitation du grès
La guerre de 14-18 va signer l'arrêt définitif de l'exploitation des carrières de grès à Liorac : tous les hommes valides sont sous les drapeaux et l'exploitation des carrières s'arrête.
A tel point que lorsqu'il s'agit de réparer la rampe du pont de Bordeaux et le quai de la douane, on peut lire dans le rapport du Conseil général de Gironde :
Malgré tous ces efforts, en raison de la pénurie de la main d’œuvre et de la difficulté de trouver un nombre suffisant d'ouvriers spécialistes pour la retaille des pavés,
l'entrepreneur n'a pu effectuer, au cours de l'année 1917, qu'une partie des travaux.
Il n'y a plus de carrier à Liorac sur les recensements de 1921 et 1931, c'est le début de nouveaux types de revêtements pour les routes et les pavés vont bientôt être oubliés !
Conseil Général de Gironde 1931
Le dallage en béton armé, fait dans de bonnes conditions, est excessivement solide; il ne présente pas l'inconvénient des pavés, qui, pendant plusieurs années après leur mise en place, s'enfoncent continuellement, laissant une chausée absolument dénivelée.
L'on se propose d'expérimenter sur le chemin d'Eysines un mode de revêtement qui, paraît-il, théoriquement, offrirait autant de solidité que le pavage et qui serait beaucoup plus économique.
Les maladies des carriers
Le grès est une roche résultant de la cimentation de grains de sable, composés de silice.
L'inhalation de ces particules de silice entraîne une inflammation et une fibrose progressive des poumons ce qui diminue de façon irréversible la capacité respiratoire. C'est
la silicose, qui peut se compliquer de tuberculose.
La maladie peut ne se développer qu'après plusieurs années d'exposition mais aussi peut survenir après seulement quelques semaines conduisant à une forme aigûe et un décès rapide.
Mais comme dans beaucoup de maladie, le facteur individuel devait jouer un rôle essentiel.
Dans la réponse à l'enquête Brard en 1835, le maire de Mouleydier s'inquiétait et demandait à l'administration départementale d'effectuer des recherches sur la cause de la mortalité importante des hommes de 40 à 45 ans,
les plus robustes, travaillant à l'extraction des pavés dans les carrières de la forêt de Liorac et mourants de maladies de poitrine (ref. ci dessous Y. Fressignac).
A cette époque, on trouve en effet dans les registres d'Etat Civil de Mouleydier le décès de plusieurs carriers assez jeunes : en 1831 Pierre Fontier, 41 ans, en 1833 Antoine Maury 19 ans et Pierre Soulier 29 ans,
et en 1834 Pierre Lajugie 43 ans. Il y avait donc matière à s'inquiéter ...
Qu'en était-il alors à Liorac ? Sur la période 1830-1840, la moyenne d'âge de décès des hommes de Liorac était de 57 ans.
On n'observe pas de surmortalité particulièrement évidente parmi les carriers de Liorac: certains carriers sont morts avant l'âge moyen
(Léonard Boussenot meurt à 34 ans, Elie Jammes tout comme Pierre Rousset à 48 ans, Jean Bordier à 56 ans) et au contraire d'autres, comme Jean Gouzou qui meurt à 67 ans, et Jean Reversade à 76 ans, ont dépassé largement cet âge !
Cependant il est impossible de connaître la cause de leur décès ni de savoir s'il était lié à cette maladie qui ne sera déclarée "professionnelle" que bien plus tard !
Sources :
◊ Archives Départementales de la Dordogne : Recensements de Liorac, Actes d'Etat Civil de Liorac et des communes voisines.
◊ Rapports du Conseil général de Gironde disponibles sur Gallica.
◊ Mouleydier d'antan. Yves Fressignac Ed. de La Lauze