La forêt a toujours été utilisée pour son
bois. Par exemple les merrains (planches servant à fabriquer les tonneaux) et les échalas (piquets de vigne)
étaient régulièrement envoyés vers les zones viticoles de Bordeaux.
Mais pendant au moins un siècle, sans doute plus, les hommes de Liorac et des communes avoisinantes
ont aussi exploité le sol de la forêt de Liorac
en extrayant le grès et en taillant des pavés.
La forêt de Liorac
Comme le montre la carte ci-dessus, dessinée sur une vue aérienne du Géoportail, la forêt de Liorac est
une grande forêt : 2280 ha.
Mais comme partout en Dordogne, elle devait être plus étendue autrefois avant que les forges ne réclament leur tribut de bois...
Actuellement, elle occupe la moitié sud de la commune et s'étend sur les communes voisines, Lamonzie Montastruc, Saint-Sauveur, et surtout Mouleydier et Cause de Clérans.
En 1983, la forêt de Liorac a été décrite comme Zone Naturelle d'Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF). C'est une forêt de chênes et de taillis de chataîgniers
et elle abrite une faune variée en partie protégée, crapauds, rainettes, lézards et salamandres et mammifères comme chevreuils, cerfs et sangliers.
La chasse de ce gros gibier est autorisée mais réglementée. Jusqu'à la fin du XIX
ème, des loups habitaient encore la forêt !
L'exploitation du grès
Un gros bloc de grès à la Roque
Partout dans la forêt, on trouve des excavations, des trous d'une trentaine de mètres de diamètre et de quelques mètres de profondeur, jonchés de débris de grès.
Ces
petites "carrières" à ciel ouvert laissent imaginer une exploitation très artisanale.
Ici pas de machine, tout le travail se faisait à la main et c'était
un travail pénible et dangereux, les accidents étaient fréquents, les blocs qui tombent et les éclats qui sautent dans les yeux, et surtout les carriers ne cessaient
de respirer toute la journée la poussière de grès qui provoquait des maladies pulmonaires graves. En tous cas, ces hommes étaient robustes et surtout durs à la peine !
Les ouvriers déblayaient d'abord le terrain, en coupant les arbres et en enlevant la végétation et la couche de sédiments, jusqu'à
trouver le banc de grès.
Une fois dégagé, il fallait ensuite
le fragmenter. Les carriers foraient un trou dans le grès et c'était long car le grès est dur! Deux ouvriers y travaillaient,
l'un tapant avec une masse sur avec un burin à quatre faces pendant que l'autre le tenait et le tournait un peu entre chaque coup pour attaquer régulièrement la pierre.
Ils introduisaient ensuite dans le trou une charge de poudre noire et l'explosion fissurait et cassait le banc de grès.
Les blocs détachés étaient ensuite débités avec des coins et une masse.
Le « piqueur de grès » prenait la relève pour
tailler ensuite les pavés à la bonne dimension, à l’aide du ciseau et de la massette. Il travaillait sur
un établi constitué d’un baquet rempli de sable reposant sur de gros blocs de grès : c'était la "taille au baquet". Il y avait plusieurs types de pavés
et les prix variaient selon leurs dimensions.
Il est facile d'imaginer
l'activité autour de la carrière. Outre les carriers, il devait y avoir beaucoup de monde, les enfants qui aidaient à déblayer les éclats,
les femmes qui apportaient à boire et à manger, les paysans qui louaient leur charrette et leur attelage pour effectuer le transport et puis les animaux qui peinaient
pour déplacer ces lourdes charges sur des chemins de terre car il fallait bien sûr transporter les pavés hors de la forêt et les amener jusqu'à une voie de communication.
Le marché des pavés et leur transport
La seule possibilité pour convoyer ces matériaux lourds était d'emprunter
la voie fluviale, la Dordogne.
Depuis Liorac, les pavés devaient être transportés jusqu'au port le plus proche, Mouleydier.
Mais le grès pèse environ deux tonnes et demi au m
3 et un pavé, suivant ses dimensions, entre 2 et 20 kg (pour 20cm de côté) !
Une charrette attelée de 2 ou 3 chevaux ou d'une paire de boeufs ne pouvait guère transporter plus de 500 kg ou peut être 1 tonne.
Cela faisait beaucoup de voyages sur une route accidentée, qui n'était alors qu'un chemin
et qui devait se détériorer très vite avec ces transports répétés.

Arrivés au port, les pavés étaient chargés sur des bateaux, courreaux ou gabarres, qui partaient vers les villes de l'aval, Bergerac, Castillon, Libourne et surtout Bordeaux.
En effet, au cours du XVIII
ème et surtout du XIX
ème, un vent de modernisation et d'amélioration de l'espace urbain a soufflé sur ces villes,
en particulier sur Bordeaux et le pavage des rues et des routes d'accès a constitué une priorité.
En 1804, Pierre LACOUR montre l'approvisionnement en pierres et pavés par des petits bateaux à voile sur les quais du port de Bordeaux (cliquer sur la vignette pour voir le cliché d'origine (MBA)).
Le trafic au port de Bergerac
Un document des Archives Départementales (je remercie ici Mr Yan Laborie qui m'a gentiment indiqué cette référence, S704) permet de suivre le trafic de marchandises sur la Dordogne,
en particulier au port de Bergerac, entre 1810 et 1868.
Ainsi en 1810, les marchandises quittant le port de Bergerac étaient nombreuses et les pavés arrivaient en bonne place ! Les quantités sont exprimées en tonneaux. Le tonneau était le conteneur de l'époque
et il était logique d'exprimer la capacité des bateaux en nombre de tonneaux qu'il pouvaient transporter; le tonneau faisait environ 1,4 m
3.
merrains 3880 tx, cercles et échalas 1782 tx, bois de charpente 1596 tx,
pavés 490 tx,
vins 770 tx, blé et autres grains 265 tx, porcs, bétail, cire, tan et objets divers 190 tx,
fontes et fer 189 tx, châtaignes 133 tx.
La même année, le document mentionne les bateaux au port de Bergerac :
8 bateaux de 53 tonneaux, sans doute des courreaux, (le bateau de transport typique de la Dordogne, capable de naviguer dans l'estuaire de la Gironde et de doubler le bec d'Ambès pour gagner Bordeaux.
À la remonte, il était halé par des boeufs.),
10 gabarres de 40 tonneaux, et 6 de 27 tonneaux ,
18 courpets de 16 tonneax et 40 argentats de 9 tonneaux (le courpet n'effectuait qu'un voyage en descente, puis il était démonté et son bois vendu, il transportait surtout les bois de merrain et les piquets de vignes.)
Le transport vers Bordeaux de 490 tonneaux de pavés nécessitait tous les plus gros bateaux, courreaux et gabarres, qui passaient à Bergerac.
En 1848, 14000 pavés quittent Bergerac, ils valent 18 centimes le pavé. L'année suivante, la production a augmenté, 45700 pavés au même prix.
En 1850, la demande doit être plus forte et ce sont 62350 pavés dont le prix a un peu augmenté : 20 centimes le pavé qui quittent le port de Bergerac.
A partir de là, les unités changent, les pavés ne sont plus comptés à l'unité, mais en tonneaux, quintal métrique ou tonne. Quoiqu'il en soit, jusqu'en 1868 (date à laquelle le document se termine)
environ 800 tonnes de pavés quittent chaque année le port de Bergerac, le prix de la tonne variant suivant les années entre 200 et 250 F.
Sources :
◊ Inventaire National du Patrimoine Naturel (INPN)
◊ Mouleydier d'antan. Yves Fressignac Ed. de La Lauze
◊ Archives Départementales de la Dordogne :
Les transports de marchandises sur la Dordogne ref.S704
Actes d'Etat Civil de Liorac et des communes voisines
◊ Rapports du Conseil général de Gironde disponibles sur Gallica.